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Récit d'un acte de sauvetage

Auteur : Article paru dans le magazine CONSTRUIRE
Dernière modification: 24 March 2007

Héros malgré lui

N’écoutant que son cœur, et perdant au passage une belle somme d’argent, Isaias a plongé, au début du mois de janvier, dans les eaux glacées du Rhône pour venir en aide à une jeune femme qui tentait de mettre fin à ses jours.

Rencontre avec un homme courageux et modeste

IsaiasGrande silhouette longiligne, Isaias en parle sans emphase. D’autres fanfaronneraient, lui se montre pudique, discret. «D’ailleurs, j’ai raconté la scène à mes amis comme si j’en avais été le témoin, sans avouer qu’il s’agissait de moi.» Et lorsqu’un quotidien du bout du Léman évoque son geste héroïque, ce Genevois de 27 ans demande l’anonymat. «C’était le 1er janvier, un peu après midi. Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais rien fait de particulier la veille, pour le réveillon. J’avais envie de sortir en ville, d’aller boire un verre. Il n’y avait pas grand monde dans les rues. Et c’est là que je l’ai vue.» Sous ses yeux, une jeune femme tente de cambrer la barrière qui borde la rue de la Tour-de-l’Ile. Et de sauter dans le Rhône. «Elle avait l’air très agitée. J’ai couru. Je voulais juste lui parler, sans trop savoir que dire.» Isaias lui lance: «2006 et ses ennuis vient de se terminer, laissez une chance à 2007.»

Sans réfléchir
Le courant du Rhône à cet endroitMais la désespérée ne veut rien entendre, l’insulte, lui demande de la laisser tranquille. «Je lui ai répondu que je ne partirais pas tant qu’elle ne reviendrait pas sur le trottoir.» Entre-temps, un autre jeune s’est approché. Tous deux décident d’appeler la police. Mais voilà que l’inconnue prend ses jambes à son cou, traverse l’avenue et contourne le bâtiment de la Banque Cantonale Genevoise avant de disparaître. «Alors que nous la cherchions, je l’ai soudain vue ressortir du côté du quai des Moulins. Avant que nous n’ayons pu la rejoindre, elle avait enjambé la balustrade.»
Il pleuvine en ce premier jour de l’an. Et la température du fleuve ne doit pas dépasser quelques degrés. Pourtant, Isaias n’hésite pas une seconde et se jette à son tour dans le flot glacé. «J’ai dû nager pour arriver à sa hauteur. Elle se débattait. C’était un peu de la folie. Le courant était assez fort et je n’avais pas nagé depuis l’âge de 9 ou 10 ans. J’essayais juste de la tenir fermement et de lui maintenir la tête hors de l’eau.»
Se rapprochant péniblement du bord, Isaias s’agrippe à la chaîne qui court le long du mur des quais. «Je m’y accrochais de toutes mes forces, tétanisé par le froid qui s’insinuait à travers mes habits jusque dans ma tête.»
La scène dure une dizaine de minutes, laissant le temps à une foule de badauds de se grouper de l’autre côté du Rhône, sur le très sélect quai des Bergues. Des policiers ont également rejoint les lieux. «En y repensant après coup, j’ai bien ri en pensant qu’ils s’étaient gardés de plonger.» Arrivés en bateau, les hommes de la brigade fluviale permettent enfin aux deux nageurs d’infortune de se hisser sur la terre ferme. «Ils m’ont enveloppé dans une couverture, m’ont demandé mes coordonnées et m’ont raccompagné chez moi.»

Mal récompensé
Choqué par ce qui vient de se passer, Isaias ne dort pas durant 48 heures, repasse sans cesse les images dans sa tête. «Ce n’est que le lendemain que je me suis aperçu que mon porte-monnaie devait se trouver quelque part au fond du Rhône.» Une très mauvaise nouvelle pour cet ancien agent de sécurité cherchant du travail dans un autre secteur d’activité. «La veille, mon frère venait de me prêter 600 francs. Et bien sûr, je les avais sur moi.» Il s’adresse aux forces de l’ordre, demande s’il existe un moyen de récupérer son bien. Et naturellement il n’y en a pas. «Je n’ai rien regretté pour autant même si cela tombait mal. Et puis il a fallu que je convainque mon frère, qui ne m’a pas cru tout de suite. Forcément, il pensait que j’avais tout dépensé en faisant la fête.»
Quelques jours plus tard, la Tribune de Genève se fait l’écho des événements. Touchés par cette mésaventure, une dizaine de lecteurs contactent le journal et proposent une aide financière au sauveteur. «Cet élan de solidarité était inattendu et cela m’a beaucoup touché.» Il refuse cependant cette aide «parce que ça me gêne et que ce n’est pas dans ma nature. Je n’ai pas sauté à l’eau dans ce but.» Par contre, Isaias a beaucoup apprécié les coups de téléphone et les messages de soutien qu’il a reçus. «Cela m’a fait du bien parce que je sais que cette jeune femme, elle, ne me remerciera peut-être jamais.»
Bien connu dans les environs de la place Bel-Air – il n’habite pas loin – le jeune Suisse d’origine érythréenne refuse de passer pour un héros. «Si je devais qualifier mon geste, j’évoquerais plutôt l’inconscience. J’aurais facilement pu me noyer. Mais je suis chrétien orthodoxe et mes convictions ne pourraient s’accommoder qu’une vie disparaisse sous mes yeux, sans que je ne tente de l’empêcher.» Isaias n’a plus eu de nouvelles de celle pour laquelle il a risqué sa vie. Il sait juste qu’elle a 35 ans environ, qu’il ne s’agissait pas de sa première tentative de suicide et qu’elle se trouve en séjour psychiatrique à l’hôpital. Et si c’était à refaire? «Vous savez, en me félicitant, mon père m’a quand même recommandé de ne plus jamais recommencer.»

«Pas habituel»
Selon Eric Grandjean, porte-parole de la police genevoise, le quai des Moulins ne constitue guère un endroit propice au suicide. «Pour ce qui concerne les personnes se précipitent à l’eau, ce serait plutôt le pont Butin, en raison de sa hauteur de 80 mètres. Mais l’on trouve davantage de gens qui sautent de leur fenêtre ou qui se jettent sous un train.»

Par ailleurs, la gendarmerie signale que des plongeurs professionnels ont plongé à deux reprises pour tenter de retrouver le porte-monnaie égaré. Sans succès. Enfin, Eric Grandjean confirme que rien n’oblige professionnellement un policier à mettre sa vie en danger pour porter secours à quelqu’un de désespéré. «Mais je ne me souviens pas en avoir vu qui refusent de le faire.» Il y aurait ainsi trois ou quatre agents à mouiller l’uniforme chaque année.

Article paru dans le magazine CONSTRUIRE

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