N’écoutant que son cœur, et perdant au passage une belle somme d’argent, Isaias a plongé, au début du mois de janvier, dans les eaux glacées du Rhône pour venir en aide à une jeune femme qui tentait de mettre fin à ses jours.
Rencontre avec un homme courageux et modeste
Grande
silhouette longiligne, Isaias en parle sans emphase. D’autres fanfaronneraient,
lui se montre pudique, discret. «D’ailleurs, j’ai raconté la scène à mes amis
comme si j’en avais été le témoin, sans avouer qu’il s’agissait de moi.» Et
lorsqu’un quotidien du bout du Léman évoque son geste héroïque, ce Genevois de
27 ans demande l’anonymat. «C’était le 1er janvier, un peu après midi. Pour la
première fois depuis longtemps, je n’avais rien fait de particulier la veille,
pour le réveillon. J’avais envie de sortir en ville, d’aller boire un verre. Il
n’y avait pas grand monde dans les rues. Et c’est là que je l’ai vue.» Sous ses
yeux, une jeune femme tente de cambrer la barrière qui borde la rue de la
Tour-de-l’Ile. Et de sauter dans le Rhône. «Elle avait l’air très agitée. J’ai
couru. Je voulais juste lui parler, sans trop savoir que dire.» Isaias lui
lance: «2006 et ses ennuis vient de se terminer, laissez une chance à 2007.»
Sans réfléchir
Mais
la désespérée ne veut rien entendre, l’insulte, lui demande de la laisser
tranquille. «Je lui ai répondu que je ne partirais pas tant qu’elle ne
reviendrait pas sur le trottoir.» Entre-temps, un autre jeune s’est approché.
Tous deux décident d’appeler la police. Mais voilà que l’inconnue prend ses
jambes à son cou, traverse l’avenue et contourne le bâtiment de la Banque
Cantonale Genevoise avant de disparaître. «Alors que nous la cherchions, je l’ai
soudain vue ressortir du côté du quai des Moulins. Avant que nous n’ayons pu la
rejoindre, elle avait enjambé la balustrade.»
Il pleuvine en ce premier jour de l’an. Et la température du fleuve ne doit pas
dépasser quelques degrés. Pourtant, Isaias n’hésite pas une seconde et se jette
à son tour dans le flot glacé. «J’ai dû nager pour arriver à sa hauteur. Elle se
débattait. C’était un peu de la folie. Le courant était assez fort et je n’avais
pas nagé depuis l’âge de 9 ou 10 ans. J’essayais juste de la tenir fermement et
de lui maintenir la tête hors de l’eau.»
Se rapprochant péniblement du bord, Isaias s’agrippe à la chaîne qui court le
long du mur des quais. «Je m’y accrochais de toutes mes forces, tétanisé par le
froid qui s’insinuait à travers mes habits jusque dans ma tête.»
La scène dure une dizaine de minutes, laissant le temps à une foule de badauds
de se grouper de l’autre côté du Rhône, sur le très sélect quai des Bergues. Des
policiers ont également rejoint les lieux. «En y repensant après coup, j’ai bien
ri en pensant qu’ils s’étaient gardés de plonger.» Arrivés en bateau, les hommes
de la brigade fluviale permettent enfin aux deux nageurs d’infortune de se
hisser sur la terre ferme. «Ils m’ont enveloppé dans une couverture, m’ont
demandé mes coordonnées et m’ont raccompagné chez moi.»
Mal récompensé
Choqué par ce qui vient de se passer, Isaias ne dort pas durant 48 heures,
repasse sans cesse les images dans sa tête. «Ce n’est que le lendemain que je me
suis aperçu que mon porte-monnaie devait se trouver quelque part au fond du
Rhône.» Une très mauvaise nouvelle pour cet ancien agent de sécurité cherchant
du travail dans un autre secteur d’activité. «La veille, mon frère venait de me
prêter 600 francs. Et bien sûr, je les avais sur moi.» Il s’adresse aux forces
de l’ordre, demande s’il existe un moyen de récupérer son bien. Et naturellement
il n’y en a pas. «Je n’ai rien regretté pour autant même si cela tombait mal. Et
puis il a fallu que je convainque mon frère, qui ne m’a pas cru tout de suite.
Forcément, il pensait que j’avais tout dépensé en faisant la fête.»
Quelques jours plus tard, la Tribune de Genève se fait l’écho des événements.
Touchés par cette mésaventure, une dizaine de lecteurs contactent le journal et
proposent une aide financière au sauveteur. «Cet élan de solidarité était
inattendu et cela m’a beaucoup touché.» Il refuse cependant cette aide «parce
que ça me gêne et que ce n’est pas dans ma nature. Je n’ai pas sauté à l’eau
dans ce but.» Par contre, Isaias a beaucoup apprécié les coups de téléphone et
les messages de soutien qu’il a reçus. «Cela m’a fait du bien parce que je sais
que cette jeune femme, elle, ne me remerciera peut-être jamais.»
Bien connu dans les environs de la place Bel-Air – il n’habite pas loin – le
jeune Suisse d’origine érythréenne refuse de passer pour un héros. «Si je devais
qualifier mon geste, j’évoquerais plutôt l’inconscience. J’aurais facilement pu
me noyer. Mais je suis chrétien orthodoxe et mes convictions ne pourraient
s’accommoder qu’une vie disparaisse sous mes yeux, sans que je ne tente de
l’empêcher.» Isaias n’a plus eu de nouvelles de celle pour laquelle il a risqué
sa vie. Il sait juste qu’elle a 35 ans environ, qu’il ne s’agissait pas de sa
première tentative de suicide et qu’elle se trouve en séjour psychiatrique à
l’hôpital. Et si c’était à refaire? «Vous savez, en me félicitant, mon père m’a
quand même recommandé de ne plus jamais recommencer.»
«Pas habituel»
Selon Eric Grandjean, porte-parole de la police genevoise, le quai des Moulins
ne constitue guère un endroit propice au suicide. «Pour ce qui concerne les
personnes se précipitent à l’eau, ce serait plutôt le pont Butin, en raison de
sa hauteur de 80 mètres. Mais l’on trouve davantage de gens qui sautent de leur
fenêtre ou qui se jettent sous un train.»
Par ailleurs, la gendarmerie signale que des plongeurs professionnels ont plongé
à deux reprises pour tenter de retrouver le porte-monnaie égaré. Sans succès.
Enfin, Eric Grandjean confirme que rien n’oblige professionnellement un policier
à mettre sa vie en danger pour porter secours à quelqu’un de désespéré. «Mais je
ne me souviens pas en avoir vu qui refusent de le faire.» Il y aurait ainsi
trois ou quatre agents à mouiller l’uniforme chaque année.
Article paru dans le magazine CONSTRUIRE