La section d'Hermance
BREST 96
Des rameurs sur l'océan
Tous les 4 ans, le port de Brest s'enorgueillit d'accueillir une fantastique armada, qui, affrétée par des
marins venus de tous les horizons, réunit les plus beaux vieux gréements qui sillonnent encore les
mers et les océans du globe.
En automne de l'année dernière, Jacques Naef décida de nous faire partager ses souvenirs et ses
émotions issus du dernier de ces fameux rassemblements, auquel il avait participé en 1992. Ses
paroles, ainsi que les images de l'émission «Thalassa» qui furent projetées ce soir-là, suscitèrent une
réaction unanime; d'emblée, les rameurs du sauvetage d'Hermance furent convaincus que participer à
l'édition de 1996 serait une expérience grandiose et inoubliable.
L'idée de voir la Romande évoluer dans la rade de Brest au milieu d'une flottille composée d'anciens
bateaux de pêche, de 3-mâts-barques centenaires et autres embarcations vénérables appartenant au
patrimoine maritime international, semblait alors n'être encre qu'un lointain rêve. Et pourtant...
Rapidement, un comité « Brest 96 » fut mis sur pied. De nombreuses tâches l'attendaient; outre les
modalités de déplacement et de logement, le point essentiel à régler restait celui du transport du
bateau. Heureusement, la « Romande » n'était pas la seule embarcation lémanique à appareiller pour
Brest, et un transport commun put être organisé. Après un premier trajet uniquement consacré à
l'illustre « Phoebus », le transporteur pourrait prendre en charge la « Romande », la « Fragilaria » de
Jacques Naef, ainsi qu'un troisième bateau.
Il est certain qu'une organisation de ce type nécessite un important financement. Outre l'aide du
sauvetage, une précieuse assistance nous fut apportée par les communes d'Anières, Corsier et
Hermance, ainsi que par de nombreux sponsors locaux (sous forme d'une plaquette-programme)
enfin, les participants, désireux de réaliser leur rêve, fournirent de leur poche une bonne somme afin
de couvrir les frais restants, à savoir surtout ceux du voyage et de l'hébergement.
Une fois ces importants points réglés, il restait encore du travail afin de faire de cet événement une
parfaite réussite; la « Romande », qui se devait d'être resplendissante pour fendre les eaux de la rade
de Brest, nécessita plusieurs travaux de réfection; plusieurs jours furent nécessaires pour restaurer la
peinture de la coque et des rames. Il fut également décidé, afin de bien marquer la présence de notre
équipage à Brest, de réaliser un logo destiné à illustrer des T-shirts, Sweat-shirts et coupe-vents. Pour
ce faire, une aide extérieure nous fut à nouveau précieuse (qu'ici soient mille fois remerciés Yann
Schmutz et son collègue Marc Oswald pour leur excellent travail!).
Enfin, il restait à créer ce qui serait pour nous un véritable ambassadeur, à savoir notre « toile de
mer »: il s'agit d'une plaque de bois d'Iroko qui, envoyée à chaque équipage par les organisateurs de
la manifestation, est destinée à être peinte et/ou sculptée puis rapportée à Brest, afin d'être intégrée
dans une gigantesque collection commencée lors du rassemblement de 1992. On peut d'ailleurs citer
ici Olivier de Kersauzon, qui écrit dans une brochure leur étant consacrée que « les toiles de mer ,
dans 100 ans, seront le témoignage extraordinaire d'une population maritime ». Les créateurs de notre
logo eurent alors l'idée géniale de transformer notre plaque de bois en une plaque de chocolat dont
l'emballage, ouvert à une extrémité et laissant ainsi paraître quelques carrés de cet aliment
internationalement représentatif de nos contrées, serait décoré par une illustration de la « Romande ».
Nul ne pouvait alors prédire que notre toile aurait un jour droit aux honneurs de la presse bretonne...
Ces multiples préparatifs firent suer plus d'une personne, mais stimulèrent également l'imagination de
l'équipage de la Romande, trépignant d'impatience à l'idée de lever l'ancre pour la Bretagne, où bon
nombre d'aventures les attendaient. Nous vous laissons donc à présent le soin de les découvrir, jour
par jour , dans le journal de bord de cette mémorable équipée.
Jeudi 11 juillet. Un voyage (presque) sans histoire.
A 18h.45, tout l'équipage se retrouve à la gare Cornavin. Après que les douaniers aient fouillé l'unique
blouson noir, nous gagnons Lyon, où nous embarquons dans le train de nuit qui doit nous mener à
Quimper. Pour certains, et particulièrement pour Raoul, notre bien-aimé responsable du confort à
bord du train, la nuit sera courte.
Vendredi 12 juillet. La découverte de l'Armorique.
Après un dernier changement à Quimper, nous atteignons Brest à 10h.56. Tous les bagages sont
acheminés vers la place de la Liberté, où se trouvent les principaux arrêts de bus et le futur centre
névralgique de notre séjour brestois; afin de gagner notre lieu d'hébergement, nous embarquons dans
un bus qui s'avérera être celui qu'il ne fallait pas prendre...Fin du trajet à pied avec armes et bagages.
Pendant ce temps, une deuxième équipe va réceptionner la Romande au port du Moulin Blanc.
L'après-midi, dispersion générale au centre-ville, où nous récupérons les derniers éléments manquants
de l'équipage, venus à moto. Premiers contacts avec l'air iodé et le crachin.
En fin d'après-midi, rendez-vous général dans l'enceinte de la fête, accessible pour cette soirée
uniquement aux équipages, qui sont conviés à un grand banquet d'accueil. Nous pouvons enfin
apercevoir la « Romande » flottant sur de l'eau salée. Déjà, le spectacle est grandiose, procuré tant
par l'extraordinaire ambiance maritime et musicale que par l'impressionnante arrivée des plus grands
navires de la flotte, qui remontent le canal de la Penfeld et viennent s'amarrer juste sous nos yeux. Le
repas, un plateau de charcuteries, est le même pour tous. Nous mangeons à même le quai, assis en
rond; cette coutume restera en vigueur jusqu'à la fin du séjour...
La fête se poursuit sur la « Romande », qui reçoit la visite de nombreux autres équipages; quelques
courageux (ou inconscients?) marins-pompiers qui ont oser s'aventurer à bord sont pris d'assaut par
les rameuses. Nous sommes définitivement entrés dans l'ambiance de ce rassemblement lorsque nous
quittons le port, afin de rejoindre le lycée où nous logeons. A l'arrêt de bus, l'attente est longue, et
c'est peut-être pour cela que notre présence ne passe pas tout à fait inaperçue. Les usagers des
transports publics brestois ne sont également pas près d'oublier le trajet qui suit. Arrivés au lycée,
nous rejoignons plus ou moins rapidement nos lits.
Samedi 13 juillet: premiers coups de rame et premiers bains de foule
Lever à 7h.30, petit déjeuner et départ pour le port. Le ciel est toujours grisâtre et le crachin persiste.
Une fois sur place, l'équipage se scinde en deux parties, dont l'une a pour tâche de convoyer la
« Romande » de Recouvrance jusqu'à la Marina située au pied du château, où nous devons déposer,
entre autres, notre moteur. Une fois amarrée, la « Romande » vit des instants historiques, puisqu'elle
est abordée par l'annexe de « Pen Duick » et Eric Tabarly en personne.
Première sortie à la rame peu avant midi. En naviguant dans le port, nous constatons un formidable
accueil de la part du public, qui n'est pas du tout avare d'applaudissements. L'ambiance est également
excellente sur le plan d'eau. Dans le port, le trafic est dense, et nous préférons sortir au large et
affronter la houle de la rade de Brest. Dopée par l'air marin et le spectacle offert par les grands
voiliers, l'équipe rame près de deux heures sans éprouver la moindre fatigue.
Quelques personnes ont pu s'intégrer dans les équipages du « Phoebus » et de la « Fragilaria ». Les
« terrestres » restants, quant à eux ; sont initiés aux bains de foule, qui feront partie de notre
quotidien. Les organisateurs ont en effet estimé l'affluence du public à 250000 personnes par jour. A
cause d'une passerelle à sens unique, les distances parcourues à pied le long des quais, qui s'étendent
sur 7 kilomètres, sont vite considérables.
L'après-midi, la « Romande » s'offre une nouvelle sortie dans la rade, et se paye même le luxe de
dépasser une goélette qui avance au moteur; cette fois, l'escapade dure près de 3 heures. Les retours
au port sont toujours salués par les applaudissements d'un public décidément sympathique.
Nous nous retrouvons tous à 20h.00 vers la grande scène, mais la fatigue accumulée tout au long de
cette journée commence à se faire sentir, et nous décidons de regagner le centre-ville; après une
dernière terrasse, retour au lycée. Le trajet en bus se fait à nouveau dans une excellente ambiance.
Dimanche 14 juillet: la fête des vaches folles
Réveil vers 9h.00; il fait enfin beau. Déplacement jusqu'au port, où plusieurs groupes sont à nouveau
organisés: certains iront ramer, d'autres naviguer avec le « Phoebus » et la « Fragilaria ». L'équipage
de la « Romande », en quête d'un cadeau pour le vice-président du sauvetage, remonte le canal de la
Penfeld et effectue un spectaculaire passage entre la passerelle flottante et les murs du quai (le goulet
est à peine plus large que le bateau). Nous avons également recueilli à bord un breton qui a raté le
départ de son embarcation. A midi, pique-nique dans la rade de Brest. Lorsque nous regagnons le
port, nous sommes suivis par un bateau de presse, à bord duquel se sont embusqués les cameramen
de la TSR.
En fin d'après-midi, tout le monde s'installe confortablement sur la « Romande » pour remettre le
cadeau au vice-président, à qui ce voyage doit beaucoup.
A 17h.30 a lieu le concert des 1001 sonneurs, lors duquel des dizaines de groupes folkloriques
(biniou, bombarde, tambours, etc.) arrivés l'après-midi fusionnent et jouent ensemble les mêmes
morceaux; le 1001e sonneur n'est autre qu'Alan Stivell, grand spécialiste de la musique celtique, et
star incontestée en Bretagne et dans les îles britanniques.
Le soir voit le retour de la brume, du vent et du crachin, qui malmènent le feu d'artifice tiré pour la
fête nationale. Nous nous mêlons ensuite à la fête, où nous avons enfin l'occasion de trinquer avec les
fameuses vaches folles, équipage mythique qui écume le port de Brest depuis le début de la
manifestation. L'ambiance de ce 14 juillet est excellente, et c'est à regrets que nous la quittons afin
d'attraper le dernier bus.
Lundi 15 juillet. Journée de vacances.
Le matin, un groupe composé entre autres de quelques uns des rameurs ayant participé à toutes les
sorties décide de prendre un jour de « vacances » bien méritées, et se rend en bus au port du Moulin
Blanc. Les autres rameurs iront participer à une régate qui aura lieu dans la rade.
Les vacanciers commencent leur journée par la visite d'Océanopolis, centre consacré à la faune, la
flore et la géologie des océans. Ce musée, toutefois, ne se révèle pas toujours à la hauteur des
promesses faites sur le dépliant publicitaire qui vante ses mérites. Le groupe rejoint ensuite un proche
restaurant, le « Tour du Monde », dont le propriétaire est un certain Olivier de Kersauzon, et y
retrouve le reste de l'équipe, qui est montée au port du Moulin Blanc au moteur, la régate ayant été
annulée. Les moules-frites que nous dégustons s'avèrent être les meilleures de notre séjour.
Sur le chemin du retour, les touristes sont irrésistiblement attirés par une petite plage. Baignade et
bataille d'algues sont de rigueur.
Le soir, rendez-vous général sous le grand chapiteau du port de Brest, pour un apéritif en compagnie
de tous les équipages suisses et lémaniques présent au rassemblement. Après avoir assisté à un
concert d'un excellent groupe québecquois se produisant sur la proche grande scène, nous mangeons
sur un coin de trottoir; certains sandwichs étrangement garnis de frites ne sont pas du goût de tout le
monde. L'équipe se disperse ensuite dans la fête, avant de se retrouver à l'inévitable place de la
Liberté.
Mardi 16 juillet. L'ultime guet-apens brestois.
Le petit déjeuner est pris dans une ambiance plus tendue que d'habitude: le réfectoire est rempli de
C.R.S.! La « Romande accueille ce matin deux équipiers du « Phoebus », venus goûter aux (dures)
joies de la rame.
L'après-midi, tout le monde se retrouve sur la Romande pour souhaiter un bon retour à Sandrine, qui
doit malheureusement nous quitter (le boulot...). Pendant que la « Romande effectue une dernière
sortie, les équipiers restés à terre font quelques emplettes et visitent les stands qui leur avaient
échappé jusqu'ici.
Le soir, dispersion générale en ville; les sandwichs ont lassé l'équipage, qui se réjouit de manger dans
un restaurant . Certains trouveront quand même le moyen d'avaler des hamburgers chez l'oncle
écossais de Riri, Fifi et Loulou! Regroupement à 23h.00 sur le bateau, afin d'assister au feu d'artifice
final.
Le réveil du lendemain étant prévu pour 6h.00, nous regagnons notre lieu d'hébergement vers minuit,
mais un piège nous y attend: l'équipe de bénévoles qui s'occupe de notre logement tient visiblement à
faire la fête avant notre départ, et nous accueille derrière une impressionnante rangée de bouteilles de
cidre. Nous ne pouvons évidemment pas nous dérober à ce sympathique guet-apens, non sans
appréhender toutefois encore plus le réveil du lendemain.
Mercredi 17 juillet. La grande régate.
C'est aujourd'hui à 10h.00 que sera donné le départ de la grande régate Brest-Douarnenez, longue de
35 milles marins. Une dizaine de personnes pourra effectuer le trajet à bord de la « Romande », tandis
que 5 personnes devront, la mort dans l'âme, rejoindre Douarnenez en car. Enfin, deux autres rameurs
ont obtenu, grâce aux prospections du vice-président, des places d'équipiers sur un ancien voilier de
liaison de la Royal Navy, le « Lutra Lutra ». Son équipage britannique manquait en effet de bras.
L'embarcation est à peu près de la même taille que la « Romande », mais plus fine et dotée d'un
superbe gréement aurique. Le skipper George et son second Tim ont manifestement bien profité de
leur dernière soirée à Brest; sur l'eau qui remplit le fond du bateau flottent quelques cadavres
évocateurs.
Lorsque le coup de canon du départ retentit, les 2000 vieux gréements, accompagnés d'une
innombrable flottille d'embarcations modernes venues suivre événement, se ruent vers le goulet de la
rade de Brest. Vécu de l'intérieur, le spectacle est encore plus hallucinant. Après la sortie du goulet, le
passage des Tas de Poix, énormes rochers émergeant au large de la pointe du Toulinguet, reste un
des moments les plus spectaculaires de la régate. Motorisée, la « Romande » effectue une véritable
visite de la flotte, avant d'en prendre la tête; l'équipage s'offre même une baignade au large du Cap de
la Chèvre, puis rejoint Douarnenez vers 15h.00. L'arrivée est décevante; le public, essentiellement
composée de vacanciers, est beaucoup moins chaleureux qu'à Brest. L'équipage
helvético-britannique, tombé quant à lui en panne de vent au beau milieu de la baie de Douarnenez, est
contraint à ramer une heure en plein soleil. Le « Lutra Lutra » n'atteindra son but que vers 20h.00,
après 10 bonnes heures de navigation; complètement rissolés, les deux équipiers hermançois, qui
n'avaient pas réussi à se procurer de la crème solaire le matin, ne rejoindront le reste du groupe que
vers 22h.00, après avoir arpenté tous les quais à la recherche de la Romande.
A nouveau installés dans un lycée, nous rejoignons nos lits vers 1h.00, dans un état de fatigue avancé.
Jeudi 18 juillet. Dernière fête bretonne.
Réveil tardif pour presque tout le monde, puis visite des quais de Douarnenez. Nous découvrons
avec surprise qu'une photo de notre toile de mer a été publiée dans le journal « Ouest-France » de la
veille. La « Romande » et la « Fragilaria » effectuent à nouveau plusieurs sorties. Quelques personnes
se rendent à la plage en fin d'après-midi, mais l'eau se révèle être plus froide qu'à Brest.
Après une bonne douche au lycée, toute l'équipe se rend sur les quais du port de pêche, afin de fêter
dignement sa dernière soirée en Bretagne. Pris dans un petit stand, l'apéro (un T-Punch) nous décolle
les poumons. Le repas est ensuite pris au café de l'Océan, le seul qui puisse encore accueillir 20
personnes. Le banquet finit en chansons, grâce à un excellent clone de George Brassens et Jacques
Brel réunis. Le chemin du retour est encore parsemé de quelques escales, musicales ou autres.
Vendredi 19 juillet. Good bye farewell.
Dernières flâneries sur les quais, derniers achats...
En début d'après-midi déjà, il est temps de plier bagages. En car, nous rejoignons Quimper, où nous
effectuons quelques courses avant de prendre le train. Pendant le voyage, l'ambiance, bien que plutôt
joyeuse, est teintée d'un certain vague-à-l'âme. Tout le monde s'endort assez rapidement, à l'exception
de quelques étranges fantômes qui hantent les couloirs du train. Après un dernier changement de train
à Lyon vers 6h.00 du matin, c'est la dernière ligne droite vers Genève, ponctuée de nombreux
ronflements.
Ces quelques lignes, vous l'aurez sans doute compris, ne constituent qu'un court et modeste aperçu
de la fabuleuse expérience que fut notre participation au rassemblement de Brest 96. Les inoubliables
instants que nous avons vécus sont souvent évoqués d'une voix enthousiaste , marquée toutefois
d'une certaine nostalgie. N'hésitez pas, si vous en avez l'occasion, à interroger un « vétéran »
brestois; il vous révélera volontiers quelques anecdotes que nous avons oublié d'évoquer (ou qui
n'ont pas passé la censure) dans le présent texte. Heureusement, la nostalgie n'est pas l'unique
sentiment que nous inspirent nos nombreux souvenirs du Finistère. Nos yeux sont déjà tournés vers
la fin du millénaire, puisqu'en l'an 2000, la fantastique armada brestoise se reformera; certains ne
peuvent d'ailleurs pas s'empêcher d'y apercevoir une Romande fendant les flots, mue par la seule
force du vent...